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Pélerinage au Mont Saint Michel


Un peu d'histoire:

Extrait du livre: "Le diable boiteux à Paris, ou, Le livre des cent-et-un"

PELERINAGE AU MONT SAINT-MICHEL

Étendez une nappe sur le plancher de votre chambre, placez-y au milieu un château de pâtisserie, éloignez-vous d'une vingtaine de pas, et vous aurez, malgré la bizarrerie de l'expérience, une idée de l'aspect du mont Saint-Michel, vu des rives qui bordent la grève, c'est-à-dire de deux ou trois lieues de distance. Cependant, lorsqu'on réfléchit que derrière ces monceaux de pierres, qu'on aperçoit sur un roc solitaire et sans végétation, il y eut des malheureux que la justice humaine isola du reste du monde ; lorsqu'on songe que de nos jours encore, dans notre siècle, où les révolutions mêmes sont devenues bienveillantes, de jeunes hommes, pleins de courage et de patriotisme, y expient une journée d'erreur, on ne peut se défendre d'un sentiment pénible, et des idées qui font mal viennent assaillir l'esprit et reserrer te coeur. L'intérêt qui s'attache à toute victime que le crime n'a point flétri, rend désireux de voir de près cette demeure, qui fut autrefois une abbaye, plus tard une abbaye et une prison d'état, et qui, plus tard encore, lorsque la grande époque de 89 eut purgé le sol de la France de la présence des moines, devint à la fois une prison civile et la demeure de ce que nous nommons des détenus politiques.


Ces dispositions d'esprit rendent fort peu joyeuse une excursion au mont Saint-Michel. Après une promenade dans un cimetière, je ne connais rien de plus triste qu'une visite dans une prison. Joignez à cela que la vue d'une grève immense, où l'on ne rencontre nulle trace de végétation, est fort peu propre à inspirer des pensées riantes. Les curieux qui se rendent au mont viennent ordinairement à Avranches ou à Pontorson; c'est de l'une ou de l'autre de ces deux villes que partent les voyageurs. II est bien de se faire accompagner par un guide; les étrangers ne doivent point négliger cette mesure de prudence. Plus d'uu voyageur, surpris dans les grèves par la marée montante ou par les brouillards, a trouvé son tombeau dans un sol mobile et sans consistance. Ces dangers sont plus fréquents l'hiver et pendant la durée des grandes marées.

Vers le milieu du mois de mai dernier, deux jeunes demoiselles traversaient la grève; elles se rendaient sur la côte de Bretagne; le jour baissait, et le brouillard prenait de l'intensité. Un pécheur du mont, qui retournait chez lui, les prévint qu'elles s'égaraient, que la mer allait venir, et les engagea à le suivre. L'une d'elles le crut, niaise l'autre imprudente ne tint nul compte de son avertissement, et n'atteignit point les côtes qu'elle cherchait. Le lendemain, son corps fut trouvé froid et étendu sur le sable. Ce récit, que nous fit le conducteur qui nous accompagnait, nous émut profondément. Retenue dans un sol qui cédait sous ses pas, cette malheureuse fille avait essayé de s'arracher au danger qui la menaçait; ses efforts n'avaient servi qu'à 'engager plus avant dans le sable : alors la marée était venue et l'avait entourée; le flot s'était élevé peu à peu, avait atteint ses bras, ses épaules, son cou; elle avait crié, appelé du secours, sans doute, mais nul être humain ne pouvait l'entendre; elle avait pleuré aussi, car les pleurs sont une providence qui ne faillit jamais aux femmes; elle avait supplié cette mer, qui l'environnait de toutes parts, de ne pas aller plus loin, de l'épargner; elle avait parlé de sa mère qui en mourrait de douleur; elle s'était tordu les bras de désespoir, et la mer impitoyable avait toujours marché. Bientôt la tête de la jeune fille ne se montra plus que comme un point au-dessus de la surface des ondes, une seconde ensuite ou ne distingua plus rien.
Livrés aux pénibles impressions que nous avait laissées cette histoire tragique, nous cheminions depuis environ une heure dans la grève. Le mont et les édifices qui l'entourent commençaient à se dessiner distinctement. Nous avions traversé plusieurs petites rivières, entre autres les bouches du Coisures. Notre guide nous avait prévenus de ne point nous arrêter; en effet, nous avions senti dans le lit de la rivière que le fond cédait sous les pas de nos chevaux. Cette circonstance présente quelquefois des particularités assez singulières. J'ai vu autour de nous des endroits où le sol est mouvant; il serait dangereux d'y marcher, car on enfoncerait promptement. J'ai vu même en écartant les jambes, et en pesant tantôt sur un pied, tantôt Air l'autre, le sable faire l'effet d'une planche qui basculerait par son milieu. Lorsque l'étranger sent le terrain manquer sous ses pieds, il n'a d'autre ressource que de se jeter à plat ventre, et de rebrousser chemin en rampant.

On a dit depuis long-temps qu'il suffisait de regarder une de nos vieilles cathédrales pour concevoir toute la puissance du christianisme au moyeu âge. Cela est très-vrai; malheureusement il est fâcheux qu'on y voie aussi empreinte la verge de fer de la féodalité. Ces deux idées, que la méditation fait naître à la vue des monuments qui remontent au-delà du seizième siècle, se présentèrent à mon esprit à l'aspect des édifices du mont Saint-Michel.

On arrive à la porte du mont Saint-Michel par une chaussée de quelques pieds de largeur, et que le sable avait tenue cachée pendant de longues années.

En 1822, une forte marée la mit à nu; sans doute qu'un jour un mouvement contraire dans la grève viendra l'ensevelir de nouveau.

1l était environ onze heures lorsque nous arrivâmes. Les détenus politiques étaient à respirer l'air sur la plate-forme; notre vue excita chez eux de vifs transports. Carlistes et républicains agitaient leurs mouchoirs. Ils nous demandaient sans doute quelques marques de sympathie. On nous avait prévenus que, dans l'intérêt des prisonniers, nous devions nous abstenir de toute manifestation extérieure. Un tel motif nous rendit l'avertissement sacré, et nous renfermâmes en nous-mêmes les sentiments qui nous animaient.

Les carlistes se mirent à chanter: nous ne pouvions distinguer que de loin en loin quelques-unes de leurs paroles. Dès qu'ils eurent fini, les républicains commencèrent; ils entonnèrent l'hymne des Marseillais. Ce chant de liberté, sorti d'une prison, avait une solennité sublime. Je l'avais entendu à Paris, dans nos grandes journées, il m'avait profondément ému; ici, il fit couler mes larmes. Le mont Saint-Michel paraît sortir avec les bâtiments qui l'entourent du sein d'une vaste grève qui peut avoir sept on huit lieues de superficie. Le roc entier de granit s'élève au-dessus du sol d environ cinquante- cinq mètres, et l'on peut évaluer à cent huit mètres la hauteur des édifices qui le surmontent. Toutes les pierres qui out étaient employées à leur construction ont été prises sur le roc, ce qui nécessairement a du changer sa forme. Sa partie supérieure est occupée par le château; la partie Ixisse, du côté du sud seulement, est habitée par quelques pauvres pêcheurs. Ou a prétendu que du temps des Celtes, le mont Saint- Michel, sous le nom de mont Belleuus. possédait un collége de druidesses, et que, vers le siècle d'Auguste, il s'appela Mont-Jovis, à cause d'un temple à Jupiter que les Romains y firent élever. Ces opinions Assez hasardées ne reposent point sur des preuves historiques positives. Ce qui est plus certain, c'est que, vers les premières années du quatrième siècle, plusieurs ermites s'y établirent et y fondèrent un petit monastère. Vers le commencement «du huitième siècle, Saint-Aubert, évèque d'Avranches, y fit construire une petite église du quelques cellules et dédiit le tout à saint Michel. Plus (an), lors de la conquête des Normands, Rlion ou Kotlon, leur chef, fit, le quatrième jour qui suivit son baptême, un riche présent à l'église de Saint-Michel, sur le mont qui dispute contre les ondes de la mer la tempête de l'air, comme le disent les vieux titres. Ses successeurs conservèrent une grande vénération pour ce lieu saint et y laissèrent souvent des traces de leur magnificence. Dans les premières années du onzième siècle, l'église étant devenue trop petite, Richard II, troisième duc de Normandie, la fit rebâtir sur une échelle plus grande: il mourut avant de l'achever. C'est aussi vers cette époque que le mont Saint-Michel acquit une importance militaire. Les guerres des Normands avec les Anglais venaient de naître, les ducs sentirent tout l'avantage que leurs ennemis d'outre-mer pourraient tirer de la possession de ce point, et le firent fortifier. Pendant l'invasion du quinzième siècle, les Anglais vinrent en grand nombre mettre le siège devant le mont Saint-Michel. Une troupe de cent vingt seigneurs s'enferma dans le château et le défendit vaillamment, et les ennemis furent repoussés. Deux grandes pièces d'artillerie restèrent au pouvoir des assiègés. Les habitants les montrent encore aux étrangers aujourd'hui; on  les voit de chaque côté de la porte d'entrée du Mont; l'une est presque complètement enterrée dans le sable, l'autre est à moitié découverte; le diamètre de leur ouverture est du plus d'un pied.

Les religieux, avant la révolution, se plaisaient à énumérer les noms de tous les rois et de tous les grands personnages qui étaient venus dévotement visiter monseigneur saint Michel archange, et avaient laissé à son église des traces de leur magnificence. Le plus remarquable de ces pèlerinages est celui de Louis XI en 1469. Il s'y rendit eu compagnie d'une suite nombreuse, déposa  sur l'autel une somme de six cents écus d'or après avoir fait ses dévotions, donna des ordres pour réparer et mettre le château en état de défense, et le 1er août y institua l'ordre de fraternité ou aimable Compagnie de certain nombre de chevaliers, jusqu'à trente-six, lequel nous voulons être nommé de l'ordre de Saint-Michel, paroles du préambule et des statuts. La salle ou se tenait le chapitre de l'ordre, et qu'on nommait la salle des Chevaliers, existe encore; elle est vaste et trente-six colonnes de granit en soutiennent la voûte: il y avait sans doute une pensée symbolique dans ce nombre trente-six, le même que celui des chevaliers; peut-être que dans le génie de l'artiste la voûte représentait le trône dont les colonnes, figurant les plus puissants seigneurs, étaient l'appui. Aujourd'hui cette salle est transformée en un atelier, il n'est plus permis d'y entrer depuis long-temps.


C'est probablement sous le règne de Louis XI que le mont Saint-Michel devint une prison d'état. Le caractère astucieux, défiant et cruel de ce prince, ainsi que ses largesses pour les moines de cette abbaye, pourraient le faire supposer; cependant il n'y a que des conjectures à ce sujet. Ce qui est positif, c'est que François 1er y fit enfermer un syndic de la faculté de Sorbonne qui avait invectivé contre lui; ce malheureux y mourut,

Sous le rapport architectural, les édifices du mont Saint-Michel sont très remarquables ; plusieurs sont à citer pour leur hardiesse et leur élégance. Il ne faudrait pas néanmoins y chercher une pensée unique, il n'y en a point; au fur et à mesure des besoins, ses diverses parties se sont élevées et superposées les rues sur les autres. Depuis long-temps les inquiétudes de la geôle en LXXXV. sont soustrait la plupart à la curiosité des visiteurs; à cette heure même, il n'est plus permis à personne de franchir le seuil du château sans des recommandations puissantes : une consigne sévère en éloigne tous les étrangers.


La restauration, en 1816, fit enfermer au mont Saint-Michel le conventionnel Lecarpentier; il y mourut en 1829.

Nous avions fait demander à M. le directeur de la maison, par une personne qui le connaissait, la faveur d'être introduits dans toutes les parties de la maison. Il nous répondit que des ordres positifs s'opposaient formellement à l'exercice de sa volonté, et que nous devions nous contenter de ce qu'il était autorisé à nous laisser voir.

Un gardien nous conduisit dans un long corridor qui aboutit à une voûte assez spacieuse. Là se trouva une grande roue que des prisonniers font tourner et qui sert à monter les provisions du château le long d'un plan incliné deplus de vingt-cinq mètres de hauteur. C'est sous cette voûte que la tradition du pays place les oubliettes. Quelques personnes affirment que ces affreux cachots, où des malheureux étaient plongés et disparaissaient pour toujours, n'ont jamais existé. Ce qui est certain, c'est que non loin de l'endroit où est placée la roue, se trouve un grand trou dont le diamètre est d'environ un mètre et dont la profondeur est très-grande. On ignore aujourd'hui quelle pouvait être sa destination. Au reste, la controverse qui pourrait être établie sur l'existence des oubliettes serait complètement inutile. Les oubliettes étaient dans tous les souterrains de la maison qui sont en très-grand nombre. Là, des victimes pouvaient être enfermées à tout jamais pour y expirer le besoin. A la révolution, on trouva dans quelques cachots des squelettes avec leurs chaînes; d'autres ossements furent aussi trouvés dans des espaces étroits et murés de toutes parts.


Sous cette même voûte, peu d'années avant 69, se voyait encore une grande cage en bois; elle était construite en claire-voie et pouvait avoir six pieds sur chacune de ses faces, sa hauteur atteignait le sommet de la voûte.

Louis XIV, dont l'amour-propre était, comme on sait, extrêmement chatouilleux et irritable, y fit enfermer un journaliste hollandais qui avait osé mal parler de lui. Ce malheureux, qu'au mépris du droit des gens on avait arraché de sa patrie, trou va dans le grand roi un juge ou plutot un bourreau implacable; la mort vint le prendre dans sa cage et le ravir à la froide vengeance de l'orgueilleux et bigot époux de la veuve de Scarron.


Nous quittâmes ce lieu où chaque pierre, peut-être, porte le nom d'une victime, et qui fut le témoin muet de tant de meurtres; aussi bien avions-nous hâte de nous soustraire aux pénibles impressions qui nous assiégeaient. Mous revinmes sur nos pas: à notre gauche nous avions la salle des Chevaliers; à notre droite, des souterrains; nous nous dirigions vers l'église. On nous fit passer sous une voûte fort belle, soutenue par six énormes piliers, lesquels, posés circulairement, supportent le pourtour du choeur de l'église. C'est une construction gigantesque et des plus imposantes.

A côté de l'église et sur le même plan se trouve l'ancien cloître ; il repose sur la voûte de la salle des Chevaliers, sa forme est parallélogrammique ; tout autour règne une galerie formée de petites colonnettes d'une élégance et d'un fini tout-à-fait remarquables: le centre de chaque ogive est occupé par une rosace très-bien découpée. Le nombre en est très-grand, et leur forme des plus varices; je crois qu'il n'en est pas deux parfaitement semblables. Le reste du parallélogramme est rempli par une grande aire toute couverte en plomb où viennent se réunir les eaux pluviales de plusieurs bâtiments environnants, de là elles se rendent dans de vastes réservoirs destinés à les recevoir. Au-dessus de la galerie où quelques rares prisonniers se promènent quelquefois, s'élèvent de petites cellules; c'est là que les moines de l'ordre Saint-Bruno, que la communauté voulait punir, étaient envoyés de tous les points de la France pour y observer la règle dans toute sa sévérité. L'abbaye du mont Saint-Michel était censée maison de correction monacale.

En sortant du cloître on se rend dans l'église ; on n'en a conservé que le choeur, tout le reste est occupé par des ateliers, et séparé par d'énormes cloisons en planches qui s'élèvent jusqu'au plafond.

Telle qu'elle est aujourd'hui, l'église fut bâtie en 1448 par les soins du cardinal d'Estouteville, trente-unième abbé; elle ne fut achevée que quarante-un ans plus tard, en 1499. Le peu qu'on en voit fait regretter le reste; on y retrouve ce qui caractérip" le style gothique, la hardiesse, la grandeur, la légèreté, et cette variété de lignes qui en font le charme. Espérons qu'un jour la geôle moins ombrageuse ne cachera plus aux curieux des objets qui font la vénération des artistes. Autrefois les pèlerins qui venaient en foule visiter l'abbaye pouvaient faire leurs prières à toutes les chapelles, et les moines leur montraient avec intérêt tous les détails de la maison.


C'est aussi eu pèlerin que l'artiste voyagera ; il a sa religion, sa foi à lui ; son culte est le culte des monuments, et lui serions-nous moins hospitaliers que ne l'étaient nos aïeux.

Livré à ces pensées, j'errai silencieusement dans le petit espace où le sanctuaire est maintenant reserré; mon esprit remontait la pente des siècles, je voyais les religieux au milieu de la nuit descendre de leurs cellules; couverts de leurs grandes robes, ils venaient en silence se placer autour de l'autel, où les matines les appelaient. J'entendais leurs chants monotones et nasillards se perdre dans l'angle élevé de l'ogive ; il y avait de la vie à l'entour du tabernacle: aujourd'hui plus rien, la voûte est muette, le cloître est désert; ses enfants où sont-ils? une révolution les a engloutis ou dispersés à jamais. L'esprit humain, enveloppé dans les langes que le pouvoir royal et le pouvoir religieux maintenaient autour de lui, se débattait depuis long-temps dans ses liens. Advint qu'un jour il rompit ses lisières; alors furieux, il abattit à ses pieds ses anciens oppresseurs. Il crut dans sa victoire les avoir écrasés pour toujours; il se trompa, plus tard ils se relevèrent, mais leurs blessures étaient incurables, tôt ou tard ils en mourront.


C'est devant le portail de l'église, ou un peu en avant, que se trouve la plate-forme où se promènent deux fois par jour les détenus politiques. De là la vue s'étend de tous côtés sur une immense grève, toute couverte en totalité par les eaux de la mer, souvent desséchée et d'une tristesse désespérante par son-uniformité; au loin on aperçoit la mer, les rochers de Cancale, les côtes de Bretagne et de Normandie, qui forment le contour de la baie, enfin, la roche de Granville.

Dans leurs promenades, les détenus ne se mêlent point, les carlistes et les républicains vont chacun de leur côté, rarement ils se réunissent: ceci peut répondre à certaincs personnes qui ont fait beaucoup de bruit de l'alliance carlisto-républicaine.


Nous vîmes plusieurs de ces bons paysans de la Vendée, que des prêtres ont abusés et ont forcés de prendre les armes; ils se tiennent à l'écart, et ne partagent point les jeux de leurs compagnons. Couverts de leurs grands chapeaux, les bras croisés sur la poitrine, et les mains enfermées sous leur grossier gilet, ils paraissent, étrangers au milieu de leurs assemblées, se demander ce qu'il y a de commun entre eux et une cause qu'ils ne comprennent point.

Parmi les républicains on nous fit remarquer Jeanne et Lepage; ceux qui ont suivi les débats qui ont précédé leur jugement, peuvent se faire une idée du courage et de la force de conviction de ces deux hommes. Le père et la mère du premier ont quitté la capitale pour venir habiter auprès de leur fils: tous deux sont âgés. La femme du second, elle aussi, a dit adieu à Paris, à Paris qui l'avait vue naître, où toute sa jeunesse s'était écoulée, où ses parents sans doute ont versé des larmes en la voyant partir. Elle est venue seule s'emprisonner sur un roc froid et humide, où le moindre des désagréments est d'y mourir d'ennui. II n'y a qu'une femme capable d'un tel dévouement. J'ai vu cette moderne Épbnine, et sa figure n'a fait qu'augmenter l'intérêt que sa noble action m'avait déja inspiré Il y a de la bonté dans ses regards, ses traits ont de la douceur et de l'aff'ectuosité, le son de ses paroles a quelque chose qui va au coeur. S'il y avait des anges au ciel, c'est comme cela que je les concevrais.


Je n'ai jamais connu Mme de Lavalette, mais je suis persuadé que la femme de Lepage doit lui ressembler. Elle porte elle- même deux fois par jour la nourriture de son mari; à ces heures elle peut le voir, elle peut lui parler, et, le croirait-on ? quoique deux grilles et un espace de trois pieds les séparent, la consigne veut qu'un des geôliers soit toujous présent à leur entretien.

On nous signala aussi, parmi les carlistes, le jeune La Houssaye; son agilité et son adresse sont surprenantes; il paraît avoir de l'influence sur ses amis.

Nous n'avons parlé que de quelques-uns des bâtiments qui sont debout sur le mont Saint-Michel, cela vient de ce que nous n'en avons visité que fort peu; ceux dans lesquels nous n'avons pu entrer sont nombreux, ce sont les souterrains, les chambres dites du gouverneur, le grand et le petit exil qui servent de dortoirs aux prisonniers, les appartements de l'ancienne abbatiale, occupés maintenant par le directeur et l'inspecteur de la maison; les cuisines, le grand réfectoire, maintenant un atelier; au-dessus, la bibliothèque, l'infirmerie des anciens moines, et la salle des Chevaliers, dont nous avons dit un mot déja.

II était près de six heures du soir lorsque nous quittâmes le Mont, les détenus étaient encore sur la plate-forme; en nous voyant partir ils nous saluèrent et nous souhaitèrent un bon voyage; il nous fut impossible de contenir nos sentiments; nous agitâmes nos mouchoirs en signe d'amitié, et nos regards ne pouvaient se détacher d'eux. Les voeux que nous portions dans nos coeurs pour leur délivrance prirent une nouvelle force. Puissent-ils se réaliser bientôt!

RELLIER

Extrait du livre: "Le diable boiteux à Paris, ou, Le livre des cent-et-un"

Plus d'informations sur le livre
Titre: Le diable boiteux à Paris, ou, Le livre des cent-et-un
Publié en 1834
Original provenant de Université d'Oxford


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